Tesla, ou l’inévitable évolution…

C’est le 17 novembre dernier que Tesla a finalement dévoilé, après deux reports, sa version de ce que sera le camion lourd tout électrique, le Semi. Un dévoilement qui a fait couler beaucoup d’encre et qui, fait rare dans l’univers du camion lourd, a même attiré la presse généraliste. Mais une fois l’annonce faite, une fois les détails connus (et inconnus…), une fois la poussière retombée, que doit-on penser de l’arrivée prochaine de Tesla dans l’industrie du camion routier? Le Semi de Tesla vient-il changer la donne dans le transport de marchandises, ou sommes-nous simplement en présence d’une parenthèse qui reconfirmera la suprématie du moteur diesel dans les camions lourds?

Ce qu’on sait…

Devant une foule enthousiaste, le PDG de Tesla, Elon Musk, a fait son entrée sur scène dans un scénario digne des films hollywoodiens lors du dévoilement du Semi. D’un pas assuré, il est arrivé à bord d’un des deux Semi, et est descendu par les marches du camion aux allures plus que futuristes.

Les détails techniques? Une motorisation entièrement électrique, avec quatre moteurs indépendants. Puissance? Sans donner de précision sur le couple ou la puissance des quatre moteurs, Elon Musk donne des chiffres intéressants. Accélération de 0 à 100 km/h à pleine charge (80 000 livres) en 20 secondes, capacité de grimper une pente de 5% à 65 milles à l’heure. Autonomie? De 500 à 800 km, selon l’option de batteries choisie. Coefficient de trainée aérodynamique? Tout près de celui d’une Bugatti Chiron, soit 0,36Cd, comparativement à celui d’un camion classique actuellement sur le marché, qui se situe entre 0,65 et 0,70Cd.

L’intérieur du Semi de Tesla est résolument technologique. Le poste de pilotage central qui semble inspiré de la chaise du capitaine Kirk de la série Star Trek. Les écrans situés de chaque côté du volant servent à la fois de centre d’information sur les systèmes, d’affichage provenant des caméras latérales remplaçant les rétroviseurs, de systèmes de gestion de route et de centre de communication. L’intérieur me rappelle d’ailleurs un prototype présenté par Freightliner il y a quelques années, avec son style futuriste et épuré.

Évidemment, du côté des technologies d’aide à la conduite, Tesla y met aussi le paquet, en introduisant dans le Semi les mêmes dispositifs qu’on retrouve dans ses voitures. Certaines sont déjà par ailleurs existantes chez d’autres manufacturiers, comme l’assistance au freinage, la détection des angles morts ou le système de maintien de voie. Mais chez Tesla, on y ajoute bien sûr tous les éléments qui mèneront à la conduite en convoi (platooning) et les bases de véhicules autonomes.

Le prix? 150 000 $ US pour la version à autonomie de 500 km, et 180 000 $ pour la version à autonomie de 800 km. La somme exigée par Tesla pour les pré-commandes? Un dépôt de 20 000$ US. Économie d’opération estimée par Tesla? Environ 20%, soit 1,26 $ US au mille comparativement à 1,51 $. Elon Musk soulignait, lors du dévoilement, qu’au-delà des économies en termes de consommation, le Semi apportera d’importantes réductions de coûts en entretien, notamment en raison de l’absence de nombreuses composantes habituelles de la chaîne cinématique, et du fait que le moteur diesel lui-même entraine une bonne part des dépenses en entretien.

Ce qu’on ne sait pas, mais…

Elon Musk a été fidèle à lui-même lors de la présentation du Semi, qui par ailleurs coïncidait avec le dévoilement de l’autre dernier-né de l’écurie Tesla, le bolide Roadster qui pourrait être, selon les chiffres avancés, la plus rapide voiture de production, avec un 0-100 en 1,9 secondes et une vitesse de pointe de 250 milles à l’heure. Le grand patron de Tesla ne s’est pas avancé dans les détails purement techniques de la motorisation du Semi. Le discours est simple : voici le camion électrique Semi, voici ce qu’il peut faire, jusqu’où il peut aller, et combien il coûtera. Le réseau de recharge, encore insuffisant pour répondre aux besoins du transport de marchandises, sera au rendez-vous, nous dit Elon Musk. Selon le visionnaire, le retour sur investissement du Semi sera de deux ans.

Elon Musk lors du dévoilement du Semi et du Roadster le 17 novembre dernier.

Bien des ficelles restent à attacher d’ici l’arrivée sur nos routes des premiers Semi de Tesla, qui doit entrer en production en 2019. Mais une chose est sûre: jusqu’à maintenant, ce qu’Elon Musk a promis, il l’a livré. Et contrairement à Nikola Motors, qui présentait l’an dernier pratiquement à pareille date le Nikola One, le premier tracteur autoroutier électrique dévoilé, Tesla a une feuille de route pour prouver qu’elle peut concevoir, construire et livrer des véhicules. Quand on y pense, mis à part les fusions et changements de nom, Tesla est le premier véritablement nouveau constructeur automobile depuis… longtemps! Et parlez-en à ceux qui conduisent le modèle S de Tesla. J’en connais quelques-uns, notamment dans l’univers du camionnage au Québec, et ils sont unanimes : que des éloges pour leur Tesla.

C’est avec cette réputation somme toute enviable que Tesla fait son entrée dans le marché du poids lourd. Une réputation issue de sa réussite dans l’automobile électrique, dont de nombreux acheteurs sont, par ailleurs, des chefs d’entreprises qui possèdent ou ont recours à des véhicules lourds. La quadrature du cercle!

Et qui achètera…

Derrière toute cette haute technologie, ce look résolument futuriste et ce coup de barre complet à notre conception de ce que doit être un camion lourd nord-américain, il y a aussi cette réalité dure : on a beau présenter un concept intéressant, révolutionnaire, mais encore faut-il le vendre. Et bien déjà, des J.B. Hunt, Wal-Mart et autres ont déposé les sommes nécessaires pour réserver leurs premiers Semi de Tesla. Wal-Mart, qui en a réservé une quinzaine, prévoit en mettre 10 sur les routes canadiennes, un test de climat que devra passer Tesla.

Maintenant, pour tout le monde, le Semi de Tesla? Pas plus qu’un F150 est conçu pour la conduite urbaine et les stationnements intérieurs du centre-ville de Montréal. Avec cette première vision de ce que peut être un camion électrique, Tesla courtise évidemment les transporteurs de moyennes distances, sur des parcours réguliers, dans le transport en remorques fermées classiques. De façon évidente, on ne parle pas ici d’un camion pour sortir du bois des forêts du nord, ni pour livrer en flat-bed sur les chantiers de construction.

Mais pour le transport général, qui après tout utilise le plus fort pourcentage de camions tracteurs de classe 8 en Amérique du Nord, le Semi de Tesla est une option réaliste. Avec ce camion, Tesla s’attaque donc au plus gros marché du camion lourd.

Plaira-t-il à tout le monde, le Semi de Tesla? Pas besoin de suivre très longtemps les fils des réseaux sociaux de l’univers du camionnage pour se rendre compte que le camionneur pur et dur, celui qui préfèrerait encore une transmission manuelle dans un tracteur conventionnel à long nez, lève justement le nez devant le Semi. Là non plus, pas fait pour tous les goûts.

Mais mettez-vous dans les souliers d’un ou d’une jeune portée sur les technologies, qui n’a pas la génétique du diesel dans le sang, qui conçoit l’objectif premier du camionnage comme de déplacer des objets du point A au point B de la façon la plus efficiente et intelligente possible… Pensez aux jeunes qui utilisent les technologies de l’information et les systèmes informatiques avancés… Ou simplement à ceux qui, comme moi, ont déjà rêvé d’être assis dans la chaise du capitaine Kirk…

Avec le Semi, Tesla vient véritablement de faire entrer le camionnage dans l’univers technologique du 21e siècle. Et notez ma prédiction : dans 10 ans, le Semi sera la norme, pas l’exception.

Par Claude Boucher

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